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La sécheresse oculaire, pathologie fréquente

Dernière mise à jour : 3 janv.

Peu connue du grand public, la sécheresse oculaire est une maladie chronique multifactorielle affectant les larmes et la surface oculaire. D’apparence bénigne, elle peut entraîner de graves altérations de la structure oculaire, impactant alors la vision et la qualité de vie des patients. Elle est l’une des maladies les plus fréquentes en ophtalmologie et, depuis la situation sanitaire mondiale liée au COVID-19, elle est en forte progression. Du fait de sa proximité et de son accessibilité, le pharmacien tient une place importante pour délivrer les conseils appropriés.



Le syndrome de l’œil sec ou sécheresse oculaire représentant environ 25 % des motifs des consultations en ophtalmologie [1] est aussi une pathologie de plus en plus fréquemment prise en charge à l’officine.

Les grandes études épidémiologiques montrent une prévalence de 15% chez l’adulte de 50 à 95 ans et indiquent que le sexe féminin (surtout à la ménopause) et l’âge avancé augmentent le risque de sécheresse oculaire, avec une fréquence accrue chez les fumeurs. [2]

Gare aussi à l’environnement visuel… L’utilisation massive des écrans d’ordinateurs et de smartphones serait associée à une réduction de 30 à 50 % de la fréquence et de l’amplitude des clignements par rapport au niveau de base et l’ensemble de ces microtraumatismes répétés associé à un risque accru de sécheresse oculaire, notamment chez les plus jeunes [3, 4]. On s’attend ainsi à ce que la fréquence de la sécheresse oculaire augmente de plus en plus durant les 40 prochaines années. [2]

La sécheresse oculaire présenterait également un caractère saisonnier et serait aggravée par les fortes températures, la sécheresse atmosphérique et la saison pollinique. [5]

Même si ces chiffres paraissent relativement importants, il est très probable qu’ils soient sous-estimés : soit parce que les patients ne reconnaissent pas les symptômes, soit parce qu’ils ne rapportent pas le problème au médecin ou au pharmacien. [2]

Sa fréquence relativement élevée, en forte augmentation avec l’évolution des modes de vie et les contraintes sanitaires imposées par la crise du COVID 19 ainsi que son retentissement significatif sur la qualité de vie et la vision en font un véritable problème de santé publique.


Un trouble du film lacrymal

Quelle que soit son étiologie, la sécheresse oculaire (œil sec ou trouble de l’hydratation oculaire) est toujours liée à un problème lié au film lacrymal dont la production ou l’évacuation sont perturbées ou dont la composition est altérée. Le film lacrymal se déchire alors en plusieurs endroits, provoquant une irritation de la cornée ou de la conjonctive, ce qui entraîne un larmoiement. Si ce dernier ne se produit pas, la cornée est alors endommagée.

Structure du film lacrymal

Le film lacrymal se compose de trois couches.

-Une couche interne muqueuse dont la composition permet l’ancrage du film lacrymal à la surface cornéenne. Elle aplanit les irrégularités de la surface. A même la cornée, cette première couche composée de mucus sécrété par des cellules spécifiques recouvre la surface de l’œil et permet aux autres couches de former le film lacrymal.

-Une couche intermédiaire aqueuse, composée d’eau, d’électrolytes, de protéines, d’enzymes et d’anticorps, qui approvisionne la cornée en oxygène et en nutriments et sert de défense contre les infections.

-Une couche extérieure lipidique (la plus superficielle) dont la fonction principale est de lutter contre l’évaporation des larmes et d’assurer le glissement des paupières ou clignement palpébral. Les lipides structurants sont principalement des phospholipides aux propriétés tensioactives, produits par les glandes de Meibomius situées à la base des cils.

Fonctions du film lacrymal

Le film lacrymal dont l’épaisseur est de 34 à 45 micromètres constitue une fine barrière protectrice devant la cornée, lui évitant dessèchement, infection, opacification. Sa fonction est de nourrir la cornée non vascularisée, d’assurer sa lubrification, de la protéger de l'irritation, du séchage, des corps étrangers et de jouer ainsi un rôle dans le pouvoir optique de l’œil en recouvrant les irrégularités minimes de l’épithélium cornéen ou des lentilles de contact. A chaque battement de paupière, les larmes formées sont immédiatement balayées et étalées à la surface de l’œil. L’excès de larmes est conduit vers les méats lacrymaux supérieur et inférieur situés au coin de l’œil à côté du nez. Ces méats sont reliés au sac lacrymal. De là, les larmes sont drainées par le canal lacrymonasal vers le cornet nasal inférieur, puis vers les fosses nasales, expliquant ainsi l’écoulement nasal lors de pleurs.

Les larmes peuvent être également produites par mécanisme réflexe aux stimuli psychogènes (émotions), irritatifs (odeurs, fumées) ou traumatiques. Malgré son abondance ponctuelle, la formation réflexe de larmes apaise peu en cas de sécheresse oculaire.

La nutrition et l’apport d’oxygène de la cornée se font à travers les éléments dissous dans les larmes. Le lavage des facteurs allergisants, toxiques ou irritants ainsi que leur rôle immunitaire confèrent aux larmes une place centrale dans le maintien d’une surface oculaire saine.

Physiopathologie

C’est le déséquilibre entre les apports (défaut de sécrétion) et les pertes (excès d’évaporation) du film lacrymal qui entraîne une réponse inflammatoire à la surface de l’œil à l’origine des symptômes et, si l'hyperosmolarité lacrymale est considérée comme le mécanisme central, on distingue 2 grands types de mécanismes souvent intriqués [13,14]

-Une hyposécrétion lacrymale en lien avec une involution des glandes lacrymales qui peut être liée à l’âge, à des modifications hormonales ou encore être d’origine médicamenteuse (anticholinergiques, antidépresseurs, rétinoïdes…). On parle alors de sécheresse dite « aqueuse », qui représente environ 15 % des cas.

-Une instabilité lacrymale liée à une hyperévaporation du film lipidique ou muqueux (on parle de sécheresse « évaporative ») en lien avec un dysfonctionnement des glandes sébacées de Meibomius situées le long des paupières qui assurent la qualité du film lacrymal (blépharites, rosacée, dermite séborrhéique), une inflammation conjonctivale prolongée (allergie), les conservateurs de collyres (chlorure de benzalkonium), les lentilles de contact ou encore à la chirurgie réfractive ou de la cataracte.

Face à des yeux secs et rouges qui brûlent et démangent, des paupières enflammées, une vision trouble et une sensation de corps étranger, c’est le mécanisme de sécheresse « évaporative » qui est le plus fréquemment rencontré (50% des cas). Parfois, il est mixte (35% des cas). [15]

Évolution et complications

La sévérité de la sécheresse oculaire est due au développement de complications notamment au niveau de la cornée. Ainsi, en cas de déficience de la sécrétion lacrymale, une kératite peut apparaître, voire même une kérato-conjonctivite sèche. Des lésions épithéliales (atteintes tissulaires de la surface de l’oeil) sont dans ce cas facilement visibles.


Les symptômes exprimés par les patients

Ils sont peu typiques et inconstants

Même si cette pathologie est d’apparence bénigne, la sécheresse oculaire n’est pas un syndrome mineur avec des patients qui se plaignent de symptômes très variés :

-sensation de sécheresse ou de grain de sable dans les yeux ;

-brûlures, démangeaisons, picotements, fatigue oculaire, vision trouble ;

-paupières collées le matin, sans écoulement purulent ;

-sensibilité à la lumière, yeux rouges et fatigués, douleur oculaire ;

-larmoiements subits et excessifs ;

-difficultés à porter ses lentilles.

Tous ces symptômes sont autant d’indicateurs présageant une sécheresse oculaire lorsqu’ils évoluent depuis plus de 2 à 3 mois.

Les troubles peuvent s’intensifier,

L’intensification se manifeste avec l’apparition de brûlure douloureuse qui traduit par des yeux rouges, des difficultés à ouvrir les paupières le matin, une inflammation chronique des bords des paupières (blépharite), une augmentation de la teneur en sel du film lacrymal, avec au final des dommages au niveau de la cornée (ulcères, cicatrices) et une conjonctivite chronique.

L’impact sur la qualité de vie et la fonction visuelle

Cet impact est désormais inclus dans la définition même de la maladie [1] et plusieurs facteurs déterminent le retentissement de la sécheresse oculaire sur la qualité de vie : le degré de douleurs et de symptômes irritatifs, l’impact sur la performance visuelle souvent directement responsable de la dégradation de certaines activités quotidiennes comme la conduite automobile, la lecture ou le travail sur écran, le retentissement psychologique ainsi que la nécessité d’instiller fréquemment des larmes artificielles qui peut également affecter les interactions sociales et professionnelles.

Dans une étude publiée en 2007 [6], les patients atteints d’une sécheresse oculaire étaient près de trois fois plus susceptibles de rapporter des problèmes dans leurs activités courantes que ceux qui n’étaient pas atteints d’une sécheresse oculaire. Ils avaient notamment plus de problèmes pour lire, effectuer leur activité professionnelle, utiliser un ordinateur, regarder la télévision, conduire de jour et de nuit.

Une autre étude [7] a montré que la sécheresse oculaire entraînait des douleurs physiques et diminuait la santé perçue, la vitalité et l’énergie. Ces altérations étaient corrélées au degré de sévérité de la sécheresse oculaire. Elles pouvaient même, dans certains cas, conduire au déclenchement de troubles psychiques comme de l’anxiété ou de la dépression.

La sécheresse oculaire, si elle n'est pas inéluctable, doit être surveillée de près.


Facteurs aggravants ou déclenchants

Selon qu’il s’agisse de facteurs exogènes ou endogènes comme par exemple une malformation congénitale des glandes lacrymales, une atteinte de l’innervation de celles-ci, ou encore parfois une conjonctivite allergique, les causes de la sécheresse oculaire sont classifiées en deux grandes catégories [tableau 1]. [1]


Sécheresse oculaire et Covid

Le port du masque est un facteur d’augmentation de la sécheresse oculaire. En effet, en réduisant considérablement la diffusion de l’air vers l’extérieur, l’air expiré se disperse vers le haut du masque jusqu’à la surface de l’œil, entraînant ainsi une accélération de l’évaporation du film lacrymal. Cela se constate notamment sur les lunettes quand la buée se forme.

Les larmes sont plus instables et s’assèchent plus rapidement, l’œil est moins lubrifié, une sensation d’inconfort apparaît et les yeux deviennent rouges, piquent et démangent. Parfois aussi, une sensibilité accrue à la lumière ou encore la sensation de grains de sable dans les yeux intervient. Ce phénomène de sécheresse oculaire serait encore plus fréquemment observé chez les porteurs de lentilles et les personnes travaillant sur ordinateur toute la journée.


Conseils pratiques aux patients

-Bien positionner et pincer le haut du masque sur le nez afin qu’il adhère à la peau et limite le passage de l'air.

-Se forcer à cligner des yeux 10 fois pendant une minute de temps en temps.

-Limiter le temps passé devant les écrans ou dans les environnements climatisés sans faire de pause.


Plusieurs enquêtes réalisées pendant le premier confinement au printemps 2020 [8, 9] ont montré que le temps passé sur tous types d’écrans numériques avait fortement augmenté, pouvant aller à plus de 10 heures par jour pour certaines personnes !

Or, le travail devant écran qui sollicitent fortement nos yeux fait perdre le réflexe de clignement nécessaire pour hydrater la surface de la cornée, membrane transparente qui recouvre l’œil, ce qui entretient la sécheresse dans un environnement déjà hostile.

Le confinement dans des lieux fermés a également un impact important sur la surface oculaire. L’air ambiant des appartements ou des maisons est souvent plus sec qu’en extérieur et même qu’au bureau, notamment en hiver avec le chauffage, et cela entraîne un assèchement de la surface oculaire.

En outre, les efforts musculaires et les problèmes de posture lors du travail prolongé sur ordinateur sont autant de sources de fatigue visuelle et de sécheresse, les deux étant très souvent intriqués. [10]

La dimension psychologique est enfin très importante à prendre en compte car de nombreux patients vivent dans l’angoisse de ne pas sortir de cette maladie et d’être menacés à terme d’une perte visuelle : plus de 50 % des patients atteints de sécheresse oculaire avouent avoir peur de la cécité, 80 % se sentent rejetés et 10 à 15 % sont profondément dépressifs. [11, 12]


Conclusion

La sécheresse oculaire est une pathologie multifactorielle affectant les larmes et la surface oculaire. Son diagnostic est rendu difficile par une composante subjective. D’apparence bénigne, elle peut entraîner de graves altérations de la structure oculaire, impactant alors la vision et la qualité de vie des patients. En lien avec l’évolution de nos modes de vie, la sécheresse oculaire est une pathologie désormais ancrée dans le 21ème siècle et le pharmacien tient une place importante dans sa prise en charge et le cas échéant, dépister une éventuelle situation d’urgence, pour laquelle une consultation médicale s’impose.


En bref

-En lien avec l’évolution de nos modes de vie, la sécheresse oculaire, de plus en plus fréquente affecte la structure de l’œil avec retentissement souvent important sur la vision et la qualité de vie.


-Elle touche principalement les personnes qui passent de plus en plus temps sur les écrans numériques.


-Les signes sont atypiques et inconstants : inconfort, grain de sable, gêne visuelle, picotements, brûlures oculaires et larmoiement.


-Le plus souvent, la sécheresse oculaire est liée à une hyper-évaporation du film lipidique ou muqueux.


-Photophobie, baisse soudaine de l’acuité visuelle et douleur sont des signes d’alarme ou « red flags » qui imposent d’orienter le patient vers un ophtalmologiste.



Références

1-R. Tahiri Joutei Hassani, C. Baudouin, A. Denoyer. L’œil sec, épidémiologie

https://www.em-consulte.com/em/SFO/2015/html/file_100015.html#c0003sc001bib001


2-Epidemiology of dry eye : Report of the Epidemiology Subcommittee of the 2007 Dry Eye WorkShop (DEWS). Ocul Surf 2007 ; 5 : 93-107


3-Cardona G, García C, Serés C, et al. Blink rate, blink amplitude, and tear film integrity during dynamic visual display terminal tasks. Curr Eye Res 2011 ; 36 : 190-7


4-Uchino M, Schaumberg DA, Dogru M, et al. Prevalence of dry eye disease among Japanese visual display terminal users. Ophthalmology 2008 ; 115 : 1982-8


5-Wade PD, et al. Allergic conjunctivitis at Sheikh Zayed regional eye care center, Gambia. J Ophthalmic Vis Res 2012 ; 7 : 24-8


6-Miljanovic B, et al. Impact of dry eye syndrome on vision-related quality of life. Am J Ophthalmol 2007 ; 143 : 409-15.


7-Mertzanis P, et al. The relative burden of dry eye in patients’ lives : comparisons to a US normative sample. Invest Ophthalmol Vis Sci 2005 ; 46 : 46-50


8-IFOP. Ophtalmic sondage réalisé réalisé en Février 2020 sur les Français et leur expérience de la fatigue visuelle.

https://www.mlle-pitch.com/wp-content/uploads/2020/03/cp-fatigue-visuelle.pdf


9-The impact of COVID-19 on people with dry eye disease. A survey initiated and funded by Santen SA.

https://www.santen.eu/COVID-19-and-dry-eye-disease


10-Uchino M, et al. Dry eye disease and work productivity loss in visual display users : the Osaka study. Am J Ophthalmol 2014 ; 2 : 294-300


11-Baudouin C. et al. Creating a specific diagnostic and quality-of-life questionnaire for patients with ocular surface disease. Journal Français d’Ophtalmologie 2003 ; 2 : 119-30


12-Labbe A. et al. Dry eye disease, dry eye symptoms and depression : the Beijing Eye Study. The British Journal of Ophthalmology 2013 ; 11 : 1399-403


13-Baudouin C. A new approach for better comprehension of diseases of the ocular surface. Journal Français d’Ophtalmologie 2007 ; 3 : 239-46


14-Baudouin C. et al. Role of hyperosmolarity in the pathogenesis and management of dry eye disease : proceedings of the OCEAN group meeting. Ocul Surf 2013 ; 4 : 246-58


15-Tong L, Chaurasia SS, Mehta JS, et al. Screening for meibomian gland disease : its relation to dry eye subtypes and symptoms in a tertiary referral clinic in singapore. Invest Ophthalmol Vis Sci 2010 ; 51 : 3449-54.


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